Faire porter le chapeau à tous les ingénieurs pour les méfaits de quelques uns ?

Publié le: 4 juin 2015

Classé sous: Nouvelles

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L’article intitulé  »Le désordre des ingénieurs » paru dans la Presse le 21 mai 2015 d’Yves Boivert rapporte dans les détails et sans aucun esprit critique  les affirmations extraites  d’un rapport  »accablant » sur l’Ordre des ingénieurs du Québec pondu par les deux   »accompagnateurs » nommés par le président de l’Office des professions, Jean-Paul Dutrisac. Ces deux accompagnateurs, qu’il serait plus exact appeler émissaires, sont l’ancien président du collège des médecins, Yves Lamontagne, et le négociateur en chef du gouvernement dans plusieurs dossiers, Pierre Pilote. En particulier, le dit rapport recommande à l’OIQ de :

  • Réduire la taille du CA de 24 à 18 administrateurs dont quatre (4) nommés par l’Office de Professions. L’idée de réduire la taille du CA  n’est pas mauvaise en soi, mais il est clair que le but de la manœuvre est d’augmenter le pouvoir de Dutrisac qui nommerait désormais 22.2% des administrateurs au lieu de 16.7%. En d’autre mots, il veut se dégager une  »minorité de contrôle » pour faire obstacle à toute velléité des ingénieurs votants de prendre des décisions contraires à sa volonté (et à ses intérêts). Pour rendre cette recommandation acceptable il faudrait changer le processus de nomination et procéder au choix des représentants du public par tirage au sort dans une liste de personnes ayant réussi un examen de compétences purement technique et non biaisé.
  • Abolition du comité de surveillance des élections. Avec tout les problèmes et soupçons de manipulation du vote qui ont eu lieu au cours des dernières années celle-ci est une bien mauvaise idée. Par contre, cela simplifie  les recours en justice car en cas de contestation, le secrétaire ne pourra pas se cacher derrière un comité.
  • Réviser le mandat du comité d’éthique pour y ajouter un volet déontologie.  À date le comité d’éthique a été l’outil utilisé par l’establishment pour faire des procès kafkaïens aux administrateurs  qui ne se pliaient pas à leurs dictats. Il devrait être abrogé tout simplement.
  • Mettre en place un plan annuel de formation des administrateurs. Encore là ce n’est pas en apparence une mauvaise idée, jusqu’au moment où l’on lit les commentaires des accompagnateurs…ils visent manifestement à transformer l’OIQ en société secrète et à bâillonner les administrateurs minoritaires.
  • Payer le président de l’Ordre à temps plein (vraisemblablement à un salaire de plus de 250,000 $), plus une bonification de six mois ou un an de salaire lors de son départ. Pour attirer les requins qui visent à faire de l’argent facile et qui n’ont nullement l’esprit bénévole, il n’y a rien de mieux ! Par ailleurs, à ce montant de salaire, on peut s’attendre à des campagnes électorales très agressives ainsi qu’au recours par certains candidats à des agences de relations publiques, voire à des firmes de lobbying. C’est une idée tout simplement stupide et dangereuse.
  • Mettre en œuvre une stratégie de communications pour rétablir le lien de confiance avec le public. Cela a déjà été fait, à grand renfort de publicités à la télévision et ça a couté plus de 3 M$ ! Les résultats ont été tout simplement catastrophiques !
  • Investir davantage en technologie de l’information. Dans le rapport annuel de l’OIQ de 2013-2014 on voit que montant dépensé pour les opérations courantes pour les technologies de l’information (à l’exclusion de l’amortissement du matériel) est de 2,002 ,176 $ ! Cela devrait être largement suffisant, voire même démesuré, pour gérer une base de données d’à peine 60,000 membres…
  • Faire 4000 inspections par an. Si l’on se limite aux ingénieurs qui posent des actes réservés (12,000) cela correspond à une visite par trois (3) ans. Si l’on inspecte tous les 60,000 ingénieurs au hasard sans ciblage particulier, il est clair que le gaspillage de ressources serait épouvantable. Dans tous les cas, le nombre d’inspections actuelles (2000) est déjà largement suffisant…dans la mesure où les personnes vraiment à risque sont inspectées, ce qui reste à démontrer.
  • Donner au syndic toutes les ressources qu’il demande. Théoriquement une bonne idée, mais qui dans la pratique n’encourage ni l’efficacité, ni la bonne gestion, ni même les ententes avec d’autres organismes comme l’UPAC, l’AMF ou le directeur général des élections, qui enquêtent souvent sur les mêmes cas. Une telle recommandation, implémentée sans balises, est d’autant plus dangereuse qu’un syndic est pratiquement indélogeable (ça prend 2/3 du conseil pour démettre le syndic de ses fonctions)
  • Réviser la rémunération des cadres pour  »retenir les talents ». Petit problème: Au delà que le fait que la rémunération des cadres est déjà très compétitive (il n’y a qu’à regarder les échelles salariales dans les offres d’emploi), certains  »talents à retenir » portent une lourde responsabilité pour la situation actuelle !
  • Enlever à l’assemblée annuelle le pouvoir d’entériner ou non une augmentation de cotisation décrétée par le conseil d’administration. Non seulement une telle mesure réduit pratiquement à néant les pouvoirs des membres, mais comme le conseil n’aurait plus à convaincre qui que ce soit du bien-fondé d’une augmentation, elle encourage le gaspillage, la mauvaise gestion, voire même l’utilisation des fonds prévus pour la protection du public à d’autre fins, comme des guerres intestines.

En conclusion, Lamontagne et Pilote identifient et proposent des solutions à des problèmes imaginaires, tout en passant sous silence les problèmes réels de l’organisme: En particulier, à aucun endroit dans leur rapport ils ne discutent des sept (7) résolutions qui ont été votées à grande majorité lors de l’assemblée extraordinaire du 6 mai 2014, et cela est indicatif du fait qu‘ils ne connaissent pas, ou ignorent volontairement, les principes de base du système professionnel québécois: l’autogestion et le jugement par les pairs.

Une frustration grandissante

En revenant à l’article de Yves Boisvert, il a déçu, voire enragé, plus d’un ingénieur. Les commentaires sur le forum Linkedin de l’association, qui d’ailleurs ne représentent que la pointe de l’iceberg, en sont la preuve. En effet, au delà du contenu lui-même de l’article, M. Boivert n’a jugé utile de répondre aux nombreux ingénieurs qui l’ont contacté pour lui exposer un point de vue différent. De plus, il s’est bien gardé de me contacter en tant que président de l’association, et ce, même après avoir reçu un courriel dans lequel je lui transmettais la lettre que j’avais envoyée  à la Ministre Stéphanie Vallée au nom de l’association.

Par ailleurs, cet article n’était pas  le premier article qui a paru dans le journal La Presse à ce sujet. Il a été précédé par deux autres articles signés par Michel Corbeil intitulés  »Cotisations et enquêtes en hausse pour les membres de l’Ordre des ingénieurs » et  »Les ingénieurs appelés à faire le ménage », parus respectivement le 17  mars 2015 et le 20 avril 2015. Ce qui est très particulier est que ces trois articles referaient tous aux mêmes éléments et reprenaient tous fidèlement les conclusions des  » accompagnateurs » Lamontagne et Pilote. Aucun ne rapportait des opinions discordantes.

Un hasard? Difficile à croire…d’autant plus que de nombreux écrits (1, 2, 3) qui présentaient la situation de façon beaucoup plus objective avaient auparavant paru dans le journal La Presse. Ceci est d’autant plus surprenant est que l‘on ne peut pas dire que Yves Boivert admire particulièrement Jean-Paul Dutrisac. Dans un article paru le 5  février 2015 intitulé  »Une retardataire en série »  il ne mâche pas ses mots, en terminant ainsi:

 » Tout ça me rappelle le mot d’un ancien bâtonnier, Denis Paradis, qui avait fait scandale en parlant de «l’Office du taponnage du Québec». Comment lui donner tort?
Pour un taponnage, c’en est un fameux. Il discrédite tous les ordres professionnels, qu’on blâmera de ne pas régler les plaintes des citoyens.
Pour une fois, ce ne sera pas de leur faute. »

Où est l’Ordre des ingénieurs ?

N’en déplaise à M. Dutrisac, à M. Boisvert ou à M. Corbeil, les ingénieurs se sont prononcés de façon extrêmement claire lors de l’Assemblée générale extraordinaire du 6 mai 2014. L‘OIQ ne peut ignorer le message que les membres lui ont envoyé, faute de quoi il risque de s’enfoncer encore plus dans la crise: assemblées houleuses, ambiance encore plus morose, mais aussi et surtout  démissions en masse et déplacement d’activités professionnelles vers d’autres provinces.

Quoi qu’il en soit, l‘Ordre des ingénieurs n’a toujours pas réagi aux attaques médiatiques, et la situation est devenue à tel point  ridicule que l’association a reçu plusieurs appels à intervenir dans le dossier, notamment pour qu’elle s’adresse au Conseil de presse pour dénoncer le parti pris des journalistes qui ont négligé de rapporter « l’autre coté de la médaille« ; ce qu’elle ne peut pas faire, autant pour des raisons pratiques (elle n’a pas été attaquée directement), que pour des raisons éthiques (en intervenant elle introduirait  dans l’esprit du public de la confusion sur les rôles de chacun des organismes).

Cependant la question demeure: Pourquoi l’OIQ reste-t-il figé ? Pourquoi ceux qui gèrent l’OIQ n’émettent-ils pas un communiqué de presse musclé pour démentir les propos avancés par les  »accompagnateurs » afin d’avoir les assises morales et politiques pour pouvoir écarter les recommandations qui empêchent tout rapprochement de l’Ordre avec ses membres ? 

Le budget de l’Office des professions du Québec et le profil des  »accompagnateurs »

En revenant à l’OPQ, une analyse de sa situation financière permet d’y voir plus clair sur ses motivations. Voici un extrait du rapport annuel de gestion de l’OPQ de l’année 2013-2014:

 »L’Office est un organisme gouvernemental extrabudgétaire depuis le 1er avril 1995. Le financement de ses dépenses est assumé par les membres des ordres professionnels par voie de contributions individuelles annuelles fixées par le gouvernement et perçues par les ordres. Les employés de l’Office sont nommés et rémunérés en vertu de la Loi sur la fonction publique.
Le gouvernement a approuvé les prévisions budgétaires de l’Office pour 2013-2014 de 8 389 477 $ pour les revenus et de 9 535 000 $ pour les dépenses, dégageant ainsi un excédent des dépenses sur les revenus permettant de résorber l’excédent cumulé des exercices financiers antérieurs. Le montant de la contribution financière annuelle, pour le même exercice, a été fixé à 23,35 $.
Il est à noter que, par souci de protection de l’indépendance des présidents et du président substitut des conseils de discipline des ordres professionnels, l’Office assume les dépenses au regard de leurs honoraires et des indemnités pour leurs frais de déplacement.
L’Office assume également, à même son cadre financier, l’allocation de présence et le remboursement des frais de déplacement des administrateurs nommés par l’Office au sein des conseils d’administration des ordres professionnels et du représentant du public au comité de révision en matière disciplinaire en application de l’article 123.3 du Code des professions. »

Qu’est-ce cela veut dire en pratique ?

  • La ponction pour les membres de l’OIQ est de l’ordre de 23,35 $*60,000 =1.4 M$ soit approximativement 16,7 % des entrées totales de l’OPQ de 8,4 M$. Cela montre combien l’OPQ est tributaire des ingénieurs pour ses revenus.
  • La ponction, chargée en sus de la cotisation de 310 $, correspond à 7.5 % de la cotisation. L’OIQ étant l’un des ordres dont la cotisation est la plus basse (à l’exclusion des assurances et autres frais), il est clair que si l’OIQ devait augmenter sa cotisation, l’OPQ serait probablement justifié, de son point de vue, de demander au gouvernement d’augmenter la ponction auprès de tous les ordres de façon à garder  ce ratio constant.

Il est encore plus intéressant d’analyser l’évolution des dépenses salariales de l’organisme

2014                       2013                    2012                    2011                2010

Salaires et avantages sociaux                      4,597 M$               4.905 M$            4.294 M$             3.867 M$        3.312 M$

Nombre d’employés                                                   49                              51                        52                           50                    48

Dépenses par employé                                        93.8 k$                    96.2 k$               82.5 k$                77.3 k$           69.0 k$

Ces chiffres laissent songeur, notamment eu égard au fait que l’on affirme en toutes lettres que  »Les employés de l’Office sont nommés et rémunérés en vertu de la Loi sur la fonction publique ». Il doit il y avoir beaucoup de chefs et très peu d’indiens dans cet organisme pour que le salaire moyen soit très proche des 6 chiffres ! Par ailleurs, il serait intéressant de savoir combien d’employés dans d’autres parties de la fonction publique ont connu une hausse de 36 % de leurs revenus, soit plus de 6.3 % par année, au cours des cinq (5) dernières années !

Comme si cet indicateur n’était pas suffisant, il est intéressant de constater que l’Office rémunère extrêmement généreusement les consultants à qui il confie des mandats. Par exemple, un certain Denys Duchaine, notaire de profession, comme Jean-Paul Dutrisac, a facturé 377,925 $ au cours de 3 dernières années. Son dernier contrat pour 89,050 $ remonte à novembre 2014 et aurait été alloué pour:  »Appuyer les autorités de l’Office des professions, selon les besoins, en diverses matières notamment, de soutien et d’accompagnement des ordres professionnels, de représentation du public au sein des comités de sélection des candidats à la fonction de juge, de suivi des demandes d’intervention adressées à l’Office. » Mandat très clair , n’est-ce pas…?

Enfin, en 2014, Gestion Yves Lamontagne Inc. a reçu 60,000 $, et la firme d’avocats GOWLINGS, chez qui travaille Pierre Pilote, a reçu 90,000 $. En supposant que ces rémunérations soient entièrement reliées au rapport pour Dutrisac, ce qui est très probable, cela place le coût du dit rapport à 150,000 $, au bas mot !

Le docteur Lamontagne, qui s’est déjà assuré d’une très confortable retraite en tant que président et directeur général du collège des médecins pendant 12 ans (cas très rare dans les ordres professionnels), est loin d’être un modèle de crédibilité et d’impartialité : Très connu pour ses croisades (perdues) contre le Doc Mailloux, ainsi que pour ses remarques suffisantes et marginalement racistes qu’un autre personnage aussi coloré que lui a relevées, le docteur Lamontagne est beaucoup moins connu pour sa connaissance et compréhension des problématiques du monde du génie, et pour cause: il n’a pas remarqué que  la loi sur les ingénieurs actuelle ne couvre que très peu des actes réellement posés par les ingénieurs,et que donc  juste un(1) membre de l’OIQ sur cinq(5) est réellement obligé d’être membre de l’OIQ, ce qui est loin d’être le cas pour les médecins. Pour ce qui est de Pierre Pilote, il n’en est pas à son premier mandat visant à mettre au pas toute une catégorie, et pour ce faire ses mandataires le payent très très généreusement (avec l’argent des citoyens bien sûr), d’autant plus que les  »problèmes éthiques » n’ont pas l’air de le déranger outre mesure…

Conclusion : la théorie du complot, ce n’est pas si absurde que ça…

Il est certain que tous les joueurs importants gardent jalousement secrets leurs buts, stratégies et tactiques, mais il n’en demeure pas moins que le résultat recherché, et cela n’a pas changé depuis plusieurs années, semble être de:

 »distribuer sur tous les ingénieurs les responsabilités des méfaits de quelques dizaines de dirigeants de firmes de génie conseil (et de quelques fonctionnaires bébêtes) mis en évidence à la commission Charbonneau. »

Cette stratégie a le mérite, pour ceux qui la poursuivent, d’éviter que le débat médiatique dérive vers les grands patrons et les politiciens importants qui ont été pris avec les mains dans la confiture, ainsi que les lobbyistes derrière eux.

Pour ce qui est de Dutrisac, qui s’est bien gardé d’intervenir auprès de l’OIQ entre 2010 et 2013, alors qu’il était parfaitement au courant de tout ce qui se passait,  il essaie aujourd’hui de faire passer sous silence le fait qu’il a clairement failli à la tache de protéger le public lorsque c’était le temps. En fait, maintenant il pousse l’audace au point d’essayer de prendre avantage de la situation actuelle pour solidifier ses pouvoirs auprès de l’OIQ et, ultimement des autres ordres aussi.

Cette hypothèse est par ailleurs tout à fait cohérente avec la récente nomination d’André Rainville à la tête de l’Association des ingénieurs conseil (AICQ), devenue maintenant l’Association des firmes de génie-conseil – Québec. Rappelons qu’André Rainville était le directeur général de l’Ordre des ingénieurs du Québec  jusqu’à il y a quelques mois, et que sous son règne:

  • il n’y a eu aucune condamnation par le comité de discipline de gestionnaires de grandes firmes de génie-conseil détenteurs du titre d’ingénieur,
  • un projet visant la certification volontaire des firmes de génie-conseil avait été lancé. S’il avait été implémenté son impact aurait été de redonner une virginité aux firmes dont la réputation avait souffert et surtout à leurs dirigeants, avant que la commission Charbonneau n’émette des recommandations. Bien évidemment, ce projet n’avait aucune relation avec la véritable mission de l’OIQ, la protection du public, mais heureusement il a été abandonné, non pas à cause d’une quelconque intervention de l’Office des professions, mais plutôt suite aux pressions exercées par ces mêmes ingénieurs que Lamontagne et Pilote mettent en berline dans leur rapport.
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