Les ingénieurs comme les chauffeurs de taxis?

Publié le: 29 août 2017

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Notre confrère Pierre-Olivier Langlois, ing. a initié une discussion très intéressante dans le groupe LinkedIn de l’Ordre des ingénieurs du Québec. Intitulée  »Affichages de postes à titre d’Ingénieur… pour lesquels est demandé un diplôme d’études collégiales », son intervention commence ainsi:

 »Je n’en reviens pas de tous ces affichages de postes qui identifient les positions comme des postes d’Ingénieur, au Québec, mais pour lesquels les entreprises demandent minimalement un diplôme de niveau collégial (quand on ne demande pas seulement qu’une « expérience équivalente« , rien de moins). Qui plus est, l’inscription au tableau de l’OIQ est rarement mentionnée comme un requis du poste, faisant fi de l’obligation légale à un tel titre. Et cela, en dépit du fait que la plupart du temps, les responsabilités liées au postes décrivent passablement bien…les fonctions d’un ingénieur. » (Voir la suite)

La question est pertinente

Lorsqu’il a été mis en place au début des années 70, le système professionnel québecois avait pour but d’assurer la compétence et l’intégrité des professionnels, ainsi que d’assurer que des gens non-qualifiés ne puissent se faire passer pour des professionnels. Celle-ci est d’ailleurs la raison pour laquelle les ordres professionnels ont des départements d’admission, de compétence et de discipline pour gérer le premier objectif, alors que le deuxième est du ressort du département de la répression de la pratique illégale.

Dans la pratique, au Québec le premier objectif a toujours été considéré comme prioritaire, alors que le deuxième a toujours été traité comme le  »parent pauvre », autant au niveau de la législation et de la réglementation qu’au niveau des budgets des ordres professionnels. De plus, même le premier objectif reçoit une attention inégale, autant entre les différents ordres professionnels qu’entre les membres d’un même ordre.

Et pourtant, voici le descriptif d’un ordre professionnel selon Wikipedia:

 »Un ordre professionnel est un organisme regroupant, sur un territoire donné, l’ensemble des membres d’une même profession, profession qui généralement peut être exercée de manière libérale, et qui assure une forme de régulation de la profession en question. Contrairement à un syndicat ou une association professionnelle, l’appartenance à l’ordre professionnel n’est pas une faculté mais une obligation pour le professionnel, l’inscription au sein de l’ordre étant une condition nécessaire à l’exercice de la profession. »

Le contrat moral entre un ordre professionnel et ses membres

Le concept de régulation revient à faire en sorte à ce que les professionnels acceptent de se soumettre à des contraintes de compétence et à des règles de comportement bien plus sévères que celle la population générale pour pouvoir pratiquer leur métier.

Par contre, il existe un pendant à ces obligations: L’ordre professionnel en question doit aussi  s’engager à fournir une protection à ses membres par rapport à l’utilisation du titre et surtout par rapport aux actes professionnels qui leur sont réservés par la loi.  C’est sur cette réciprocité qu’est basé le contrat moral entre un ordre professionnel et ses membres.

C’est ainsi par exemple que les médecins, pour pouvoir opérer, établir des diagnostics ou prescrire des soins doivent nécessairement être membres du Collège des médecins et que les avocats, pour pouvoir plaider en cour ou émettre des avis juridiques, doivent nécessairement être inscrit au Barreau.

Malheureusement, en ce qui a trait aux ingénieurs, ce contrat moral n’est pas particulièrement  respecté et, pire encore, il l’est de moins en moins. En effet, si le Collège des médecins et le Barreau sont en mesure d’imposer une véritable  »chasse gardée » pour leurs membres, l’Ordre des ingénieurs est carrément impuissant dans la plupart des champs de pratique de ses membres. L’Ordre des ingénieurs rejette cette triste situation sur le fait que la loi sur les ingénieurs est inadéquate et dépassée, ce qui est vrai, mais ce n’est pas la seule raison, ni la plus importante.

Qu’est-ce qui encouragerait un diplômé en génie à s’inscrire à l’OIQ ?

En fait, cela fait plus de 30 ans que l’OIQ parle de faire changer la loi pour pouvoir inclure de nouveaux domaines de pratique et de nouveaux actes réservés dans la loi. Les politiciens, peu importe le parti au pouvoir, ne veulent rien savoir car ils considèrent les ingénieurs comme une caste de nantis dont les plus hauts placés peuvent être certainement utiles pour financer leur parti, mais pas assez lourds en termes de poids politique pour mécontenter d’autres puissants lobbys.

Par conséquent, pour la très grande majorité des diplômés en génie, dont la majorité ne posent pas d’actes réservés selon la loi actuelle, les seuls avantages perçus sont:

  • la volonté d’être dans la légalité,
  • une certaine fierté de faire officiellement partie de la profession.

Par contre, les inconvénients son nombreux:

  • Le genre d’annonce que l’on retrouve dans les journaux et dans l’Internet montre clairement que désormais de nombreux employeurs n’ont que faire du  »tampon qualité » de l’OIQ.
  • Vivre avec les stigmates médiatiques découlant des révélations à la commission Charbonneau, même lorsque l’on n’a pas été nullement impliqués dans des phénomènes de collusion, corruption ou financement illégal de partis politiques, stigmates de plus alimentées par les mêmes individus au pouvoir qui en ont profité!
  • Être non seulement soumis à des obligations qui sont reliés de près ou plus souvent de loin à la protection du public, mais aussi à d’autres, extrêmement coûteuses et inutilement contraignantes,  qui, avec la meilleure volonté du monde, on ne peut classifier comme y étant reliés, dont notamment l’assurance-médicaments et l’assurance responsabilité monopolistique.

Les ingénieurs comme les chauffeurs de taxis?

Le contrat moral ci-haut mentionné n’est pas juste l’apanage des  professionnels. Pour citer un exemple d’actualité, le gouvernement du Québec, sous la pression du puissant lobby de la multinationale américaine UBER a carrément déchiré le contrat moral qui l’avait relié pendant des décennies aux chauffeurs de taxis.

Le résultat est qu’aujourd’hui un individu n’ayant effectué aucun investissement par le passé (cours, permis, etc.) ne choisira pas de devenir chauffeur de taxi, mais choisira plutôt de travailler pour UBER en ayant des contraintes bien moindres. Plus grave encore, même les actuels chauffeurs de taxi veulent vendre à perte leur permis, s’ils le peuvent encore, car se soumettre à une réglementation contraignante et à payer des frais et des taxes élevées ne leur donne désormais aucun avantage tangible.

Certes, il y en a beaucoup qui disent que ce genre de dénouement ne pourrait jamais, au grand jamais, se produire avec les professionnels puisque le fait de  »protéger le public » est bien plus critique dans leur cas que dans le cas des chauffeurs de taxi. En effet, il est improbable, mais pas impossible, qu’un chauffeur de taxi cause un accident engendrant mort d’homme. Même les dommages financiers d’un accident par un chauffeur de taxi sont généralement bien inférieurs à ceux découlant d’un édifice qui s’écroule ou d’un réseau qui fait défaut.

Il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui ce genre de dénouement, du moins pour les ingénieurs, est déjà  sournoisement en cours de réalisation: La seule différence par rapport aux chauffeurs de taxis est dans l’approche, en apparence plus progressive et moins arrogante. En mettant l’OIQ sous tutelle, la stratégie du gouvernement et de l’Office des professions consiste tout simplement à s’assurer que dans tous les cas l’Ordre des ingénieurs du Québec continue à tenir un discours légaliste creux tout en évitant soigneusement de se conformer à son contrat moral, autant en ce qui a trait à la pratique illégale qu’en ce qui a trait à l’imposition de sanctions sérieuses envers certains détenteurs du titre ayant trempé dans de la corruption, de la collusion ou des donations illégales à des partis politiques. Afin de sauver les apparences, l’Ordre sévit sur des petits fonctionnaires et sur des petits consultants dont l’influence politique et la capacité de se défendre sont négligeables et ne constituent pas de réelles menaces.

Si cette situation persiste, il est clair que le résultat sera le même que pour les chauffeurs de taxis: De moins en moins diplômés en génie voudront s’inscrire à l’OIQ, aboutissant à une situation où la protection du public, la vraie, sera encore moins bien assurée que pour le passé. En effet, le seul recours qu’ont les victimes d’agissements de non-professionnels est de porter leur cas devant les tribunaux civils, procédure extrêmement lente, couteuse et souvent inefficace.

La responsabilité de tous et de chacun

Dans ces conditions, il est évident que mettre dans les mains de l’Ordre des ingénieurs du Québec la défense de notre statut dans la société ne peut que générer déception après déception. De toute façon, et cela a toujours été ainsi,     l’image des ingénieurs est ultimement donnée par les ingénieurs eux-mêmes et non pas par leur ordre professionnel. C’est donc à nous, chacun dans son petit, à :

  • agir de façon solidaire en embauchant ou en recommandant des consœurs et des confrères lorsque un poste  »d’ingénieur ou expérience équivalente » est ouvert dans notre entreprise ou dans notre entourage,
  • démontrer dans notre travail la plus-value du titre d’ingénieur en termes d’intégrité, de professionnalisme et d’abnégation,
  • soutenir les associations qui travaillent d’arrache-pied pour défendre nos intérêts.

 

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