Mise en tutelle de l’OIQ par le gouvernement: L’hôpital qui se moque de la charité

Publié le: 8 juillet 2016

Classé sous: Messages

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Le contexte

Le gouvernement du Québec a annoncé,  le 6 juillet 2016, soit quelque jours avant le début des vacances de la construction, qu’il mettait l’Ordre des ingénieurs en tutelle.

En considérant qu’une bonne partie de la crise à l’OIQ découle des affaires de donations illégales aux partis politiques ainsi que des affaires de collusion/corruption dévoilées à commission Charbonneau, il est vraiment ironique que le gouvernement, issu du même parti qui a bénéficié de ces mêmes affaires, s’érige en moralisateur vis-à-vis de TOUS les ingénieurs.

Par ailleurs,  cette décision ne change pas grand chose au niveau de la répression des donations politiques illégales et de la collusion/corruption, puisque l’OIQ était, et demeure, un chien de garde édenté vis-à-vis des puissants. Cependant il est légitime de se poser la question à savoir si les  »tuteurs » souhaiteront changer quoi que ce soit à ce niveau. Il est permis d’en douter, surtout en considérant qui ils sont :

  • Michel Pigeonancien député libéral de la circonscription de Charlesbourg (l’ancienne circonscription de Marc-Yvan Coté), qui a été élu en 2008 et a été battu en 2012. Son mandat coïncide donc avec la période la plus forte des donations illégales aux partis politiques et à son parti en particulier.
  • François Renauld, ancien président et directeur général de l’Ordre des comptables en management accrédités du Québec (CMA) entre 1983 et 2012, et président du conseil interprofessionnel (CIQ) en 2012-2013. Il est pour le moins inquiétant de voir que quelqu’un qui n’a pas eu a gérer la différence fondamentale entre être un élu (président du conseil) et un exécutant de haut niveau (directeur général), et qui de plus s’est incrusté pendant presque trente ans dans ce  poste tout puissant, soit nommé tuteur. En particulier, la confusion des rôles dont il a bénéficié dans sa carrière a presque certainement teinté de façon malsaine sa conception de la gouvernance, soit l’un des prétextes invoqués pour la mise en tutelle de l’OIQ

Le premier tuteur fait clairement partie de l’entourage du gouvernement, alors que les deux autres font plus partie de l’entourage du président de l’Office des professions, Jean-Paul Dutrisac, connu aussi pour son témoignage peu édifiant à la commission Charbonneau. Les deux derniers  »tuteurs » ont eux aussi contribué au PLQ, comme on peut le constater en consultant le site du DGEQ.

Créer artificiellement une nuit où toutes les vaches sont noires

La commission Charbonneau a jeté un éclairage, bien que partiel et imparfait, sur certaines pratiques douteuses de financement des partis politiques et du parti au pouvoir en particulier. Le gouvernement, truffé des mêmes politiciens qui ont été mis sur la sellette suite aux révélations à la commission, et qui craignent que l’UPAC ne vienne bientôt cogner à  leur porte, veut donc désormais mettre un couvercle sur la marmite une fois pour toutes. La mise en tutelle de l’OIQ fait clairement partie de cette stratégie.

En effet, au delà des responsabilités objectives de ceux qui dirigeaient l’Ordre des ingénieurs du Québec de 2009 à 2014, et qui n’ont d’ailleurs jamais été punis, l’intention du gouvernement est manifestement de faire diversion et pointer les réflecteurs vers une catégorie socio-professionnelle autre qu’eux mêmes (et leurs financiers, dont certains au sommet de certaines firmes de génie-conseil), en l’occurrence les ingénieurs dans leur ensemble, et ce, même si l’immense majorité d’entre eux n’a absolument rien à se reprocher.

Pour effectuer ce transfert de responsabilité dans l’esprit de la population quoi de mieux que de profiter de la  rébellion des cadres de l’OIQ contre les élus pour orchestrer une campagne médiatique sous le couvert de justifier la mise en tutelle de l’organisation ? Cette campagne insiste notamment sur le fait que les ingénieurs s’opposeraient à l’augmentation du nombre d’enquêtes et se refuseraient de donner au syndic des moyens suffisants, les  »conclusions suggérées » étant :

  • les ingénieurs seraient trop chiches pour payer une cotisation raisonnable.
  • il y aurait encore un grand nombre de détenteurs du titre d’ingénieur qui auraient mal agi et n’auraient pas été sanctionnés,

Amalgames et raccourcis logiques

Bien entendu ces  »conclusions suggérées » ne reposent sur aucun argument fondé.

Le montant de la cotisation ne représente qu’une partie des revenus de l’OIQ, l’autre partie venant de frais, redevances et publicités. En tenant compte de toutes les dépenses accessoires, mais obligatoires, le coût d’être ingénieur est souvent tout à fait comparable à celui d’être avocat ou comptable, alors que les actes réservés garantis par la loi à ces autres professions sont infiniment plus grands.

Par ailleurs, le bureau du syndic dispose aujourd’hui de 4,247 M$ (7,941 M$ avec la cote-part de frais généraux), soit environ trois fois plus qu’il y a six ans (où il était de 1,384 M$), et suffisamment pour faire toutes les enquêtes qu’il veut. Ce que l’on ne dit pas est que le vrai problème n’est pas relié au budget des enquêtes, mais à la façon dont elles sont gérées. En particulier, tout récemment 25 détenteurs du titre de AXOR qui avaient fait des donations à des partis politiques entre 2006 et 2008 et avaient ensuite été remboursés par leur employeur ont  »conclu un règlement confidentiel » avec le syndic de l’Ordre des ingénieurs, alors que 107 détenteurs du titre ayant fait des contributions politiques illégales ont aussi pu  »négocier » une entente avec le syndic de l’OIQ

Enfin, augmenter sauvagement la cotisation et multiplier artificiellement le nombre d’enquêtes ne fera qu’augmenter le ressentiment des ingénieurs vis-à-vis du système et de l’OIQ en particulier, d’autant plus que les cotisations des autres ordres des ingénieurs dans les autres provinces (dont l’Ontario) sont  moins élevées qu’au Québec. Or, comme environ 60% à 80% des membres de l’OIQ n’ont pas besoin de leur titre pour gagner leur vie, tout cet exercice se soldera probablement par des démissions massives, créant ainsi un énorme problème financier pour l’organisation, pour lequel la réponse sera vraisemblablement d’augmenter encore plus la cotisation et surtout les revenus accessoires (frais, redevances, publicité, etc.), aggravant encore davantage le cercle vicieux deja bien entamé.

Par contre,  tout cela ne permettra de découvrir que très peu de nouveaux épisodes de donations illégales à des partis politiques ou des épisodes de collusion/corruption et possiblement aucun. En effet, pratiquement tous les détenteurs du titre ayant trempé par le passé dans la collusion/corruption ont déjà défilé ou ont déjà été identifiés à la commission Charbonneau, mais bon nombre d’entre eux n’ont pas été inquiétés. En ce qui a trait que à ceux qui le feront éventuellement dans l’avenir, il y a des fortes chances que les chiens de garde des politiciens (les tuteurs) s’assureront que l’OIQ demeurera le chien de garde du public édenté qu’il a été au cours des dernières années.

Il est donc à craindre que la  »protection du public » consistera à se montrer inflexible vis-à-vis d’un grand nombre d’ingénieurs ordinaires ayant commis une faute de calcul mineure ou ayant utilisé des normes non à jour, tout en évitant soigneusement de trop fouiller dans les agissements de détenteurs du titre qui ne font pas du travail de génie, mais plutôt du  »développement d’affaires » avec le gouvernement ou les municipalités.

Les résultat espéré par les politiciens sera donc atteint: Apparences sauves et financement du parti assuré. Pour ce qui est des dommages importants au niveau de la réputation pour la catégorie socio-professionnelle des ingénieurs et surtout pour l’économie du Québec, celui-ci est le dernier des soucis des politiciens, et de ceux qui les alimentent et les soutiennent.

L’OIQ a désormais les mains et les pieds liés

Étant donnée la résistance au changement des cadres de l’organisation et le peu de courage de la majorité des élus, l’Ordre des ingénieurs du Québec n’a jamais été au cours des dernières années un joueur d’importance. Cependant il aurait éventuellement pu le devenir sous la pression des membres eux-mêmes, suite à la prise de conscience qui avait eu lieu lors de l’assemblée générale extraordinaire du 6 mai 2014.

En mettant l’OIQ en tutelle, le gouvernement n’a donc pas voulu prendre de chances, comme il n’a pas pris de chances lors de l’élection de Lu Chan Khuong au Barreau l’année dernière. Par ailleurs, le projet de loi 98, par lequel on retire aux membres des ordres professionnels le peu de pouvoirs qu’ils avaient, s’inscrit aussi dans cette stratégie.

Contre-campagne médiatique

Les ingénieurs ordinaires n’ont pas à assumer les coûts et les conséquences du nettoyage de la réputation des politiciens au pouvoir et encore moins de celui des dirigeants des firmes de génie-conseil qui ont fait des donations politiques illégales ou trempé dans la collusion ou la corruption.

Par conséquent, au point où cela en est, chaque ingénieur n’a que deux choix, à assumer individuellement :

  • Renoncer à son titre, s’il le peut,
  • Participer à une contre-campagne médiatique afin de remettre toute cette opération dans sa  juste perspective et en dévoiler tous les dessous.

L’association de défense des intérêts des ingénieurs du Québec, qui, contrairement à l’OIQ, dispose d’une liberté de parole toute entière, est prête à prendre le leadership de tous ceux qui croient à la deuxième solution. Pour la soutenir dans cette entreprise tous les ingénieurs sont encouragés à en devenir membres.

 

 

 

 

 

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