Réflexions sur les maux du génie québécois : Analyse et solutions – Deuxième partie

Publié le: 29 janvier 2016

Classé sous: Gouvernance

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Par Sid Zerbo, ing. FIC

Préambule

Cet article constitue la suite de l’article qui a paru dans ce mème site le 24 avril 2015 et dont les sujets de discussion reviennent d’actualité.

L’impact des commissions d’enquête

Sur l’arc de moins de dix(10) ans il y a eu trois commissions qui ont mis la profession sur la sellette et notamment celles sur :

– l’écrasement du viaduc de la Concorde,

– l’écrasement du viaduc du Souvenir,

– l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction (CEIC)

Bien que la nature des deux premières commissions soit différente de la troisième, il demeure des similitudes dans la façon dont les objectifs et les balises ont été déterminés par les politiciens, autant dans la conception du mandat des commissions, que dans l’interprétation des acteurs responsables de l’exécution du mandat, tout au moins dans leur compréhension du rôle des ingénieurs. Le focus a toujours été sur les  »ingénieurs » sans autre qualificatif, et non pas sur:

  • les   »hommes d’affaires » (détenteurs du titre d’ingénieur ou non),
  • les politiciens eux mêmes,
  • d’autres catégories (lobbyistes, administrateurs, économistes, avocats, comptables, vendeurs, directeurs du développement des affaires, organisateurs politiques et organisateur d’élections clés en main, collecteurs de fonds politiques, etc.)

Et pourtant, l’histoire québécoise nous apprend que nous ne sommes pas à la première commission d’enquête touchant le milieu de la construction. Force est de constater que notre mémoire collective en matière de lutte contre certains stratagèmes est directement proportionnelle à notre vision asymétrique en matière d’éthique et de confiance durable dans nos institutions.

Avec tout ce que nous savons maintenant  de la Commission Charbonneau et de ses conclusions, et en considérant tous ceux qui furent directement ou indirectement cités, quelle est la catégorie socioprofessionnelle qui a le plus nui à la population québécoise ? La réponse peut varier en fonction des appréciation que l’on a de certains évènements mais un fait demeure : Avoir trainé la profession du génie dans la boue n’a pas été sans conséquences et, au-delà de l’injustice flagrante qui a été faite à  99.9% des ingénieurs qui ont toujours agi avec compétence, intégrité et dévouement, l’économie du Québec a été privée du savoir-faire de milliers de professionnels du génie qui ont perdu leur emploi et se sont recyclés dans d’autres activités (souvent moins productives et rémunératrices), ont quitté la province ou encore ont prématurément pris leur retraite.

Une profession dont la contribution est loin d’être reconnue à sa juste valeur

Contrairement à d’autres professions tenues seulement à une obligation de moyens, la profession d’ingénieur est la seule à répondre à une obligation de résultats. Par exemple, un économiste peut se tromper dans ses prévisions et ne pas perdre son emploi, un financier peut investir les fonds de ses clients et accumuler pertes sur pertes et ensuite donner la faute au  »marché », un avocat peut perdre un ou plusieurs procès et ne pas perdre sa réputation. Par contre, un ingénieur travaille généralement avec des spécifications objectives qui doivent impérativement être satisfaites.

Par ailleurs, si ces spécifications ne sont pas respectées non pas parce que l’ingénieur n’a pas bien travaillé mais parce que des éléments, des individus ou des structures hors de son contrôle conduisent à la contamination de son travail, voire même à une catastrophe qui fait la une des journaux, établir c’est quoi la protection du public devient moins évident. Au delà des interventions bureaucratiques, politiques ou étatiques, hélas fréquentes, l’ingénieur n’a souvent pas à sa disposition tous les moyens nécessaires pour bien accomplir son travail.

En particulier, les décrets  gouvernementaux sur les taux horaires pour faire du travail de génie, qui établissent des limites arbitraires aux salaires des ingénieurs au Québec, ainsi que l’obligation de retenir le plus bas soumissionnaire peu importe la qualité des soumissions, font que  les ingénieurs sont souvent forcés de travailler dans des conditions inadéquates, voire humiliantes, alors que la moindre faute peut ensuite être utilisée par les donneurs d’œuvre pour  les accuser ensuite des maux le plus sordides. Il ne faut pas oublier que les taux fixés par décret sont nettement insuffisants et de plus n’ont pas été révisés depuis des années, à l’image de la Loi sur les ingénieurs vielle de plus de 50 ans !

Le fait que les ingénieurs aient officiellement un statut de professionnels ne les empêche pas d’ailleurs d’avoir dans leur immense majorité un statut de salariés mal défendus et mal protégés, ce qui les met parfois dans des situations de dilemme éthique par rapport à leur code de déontologie, surtout lorsqu’ils ont connaissance de certains gestes que posent certains de leur patrons, qu’ils soient détenteurs du titre ou non.

Les ingénieurs doivent cesser de tendre l’autre joue

Il est évident que la situation actuelle ne peut continuer. Il urge de créer les structures nécessaires pour défendre les ingénieurs (les médecins l’ont compris…) , et ce,  à l’extérieur du mandat de l’Ordre des ingénieurs du Québec, qui est lié strictement à la protection du public. Il y a notamment plusieurs questions qui doivent être mises sur la place publique pour sensibiliser la population aux questions suivantes :

  • La population québécoise est-elle bien protégée lorsque l’on demande aux ingénieurs qui conçoivent les infrastructures de comprimer les heures nécessaires à la conception et/ou réalisation d’un ouvrage, et ce, par souci d’économie ?
  • Est-ce que la réaction à cette dernière question serait-elle la même si l’on demandait par exemple aux médecins d’effectuer une opération à cœur ouvert en utilisant le moins de personnel possible ou en prenant le moins de temps possible ? Et pourtant, et  on l’a vu, que les conséquences d’une mauvaise décision en ingénierie peuvent être autant, sinon plus catastrophiques, qu’une mauvaise décision dans le domaine de la médecine…
  • Les jeunes ingénieurs, après trois(3) à quatre(4) années d’études et trois(3) années de juniorat, sont-ils aussi bien traités par leurs employeurs (publics, para-publics ou privés) que les jeunes médecins, les jeunes avocats ou les jeunes comptables ? Et pourtant leur contribution à l’enrichissement collectif est certainement égal ou supérieur…
  • Les ingénieurs ont-ils tous les moyens à leur disposition pour garantir les résultats que la société québécoise attend d’eux, et ce, avec une Loi sur les ingénieurs vielle de plus de 50 ans ?

Dans ce contexte il est évident qu’il est nécessaire que les ingénieurs se prennent en main pour démentir toutes les faussetés et mesquineries qui sont propagées sur eux.  La création de l’Association pour la défense des ingénieurs du Québec (ADIIQ) est certainement un pas dans la bonne direction, mais encore faut-il lui donner les moyens de ses ambitions.

Des éléments additionnels autour desquels fédérer les ingénieurs

Pour faire émerger l’ADIIQ comme un joueur incontournable sur la scène politique québécoise, et l’OIQ comme ordre professionnel avec tout le leadership et l’autonomie  ayant à cœur l’intérêt de la population québécoise, et ce, sans interférence étatique directe oui indirecte, il existe aussi des éléments complémentaires à réaliser entre l’OIQ, l’ADIIQ et toute notre profession sur lesquels il serait probablement possible de bâtir la solidarité et l’esprit de corps entre ingénieurs, qu’ils soient employés, consultants ou patrons, qu’ils travaillent dans le public, le para-public ou le privé, qu’ils soient en début ou en fin de carrière, dont:

a) la refonte de la loi des ingénieurs actuelle.

Considérant le statut orphelin de notre profession, qui n’a bénéficié au cours des dernières années ni d’une clémence populaire, ni du soutien des instances gouvernementales, il est évident qu’une loi plus large et couvrant plus de domaines de pratique ne pourrait que galvaniser le sentiment de fierté de beaucoup d’ingénieurs dont l’essentielle contribution n’est présentement nullement reconnue dans les textes de loi.

b) Un  soutien plus actif au niveau national d’Ingénieurs Canada

En tant que contributeurs et copropriétaires d’Ingénieurs Canada, fédération de tous les ordres professionnels de dix provinces et des deux territoires du Canada, il serait temps que cette organisation renvoie l’ascenseur et soutienne plus agressivement l’ingénierie au Québec, présentement sous attaque, exactement comme le fait le Barreau Canadien avec le Barreau du Québec, qui est pourtant ressorti quasiment indemne de la Commission Charbonneau.

c) Davantage d’ingénieurs loyaux à la profession recouvrant des charges publiques

Les avocats et plus récemment les médecins ont compris qu’avoir des personnages, même controversés, qui les représentent au sein des instances gouvernementales, constitue une assurance contre des coups de jarnac contre leur profession. Encore faut-il que ces individus n’aillent pas en politique juste par ambition personnelle ou soit prêts à passer toutes sortes de compromis pour avancer  dans leur carrière. Dans cet optique, la dissolution des sections régionales de l’OIQ, véritables bases démocratiques et identitaires de la profession fut une erreur majeure, qu’il faut réparer au plus tôt.

d) Lancer des projets mobilisateurs

Lors de la révolution tranquille du Québec nos prédécesseurs ingénieurs ont construit le Québec moderne notamment en faisant  d’Hydro-Québec la société d’énergie numéro 1 en Amérique du Nord, en créant presque de toutes pièces les industries du génie-conseil, de l’aéronautique et de l’électronique. Plus tard, dans les années 80 et 90 le Québec est devenue une référence en termes de technologie de l’information !

Aujourd’hui, en raison de décisions politiques pour le moins inadéquates, le Québec perd du terrain quasiment partout au niveau technologique. Pour que le Québec puisse de nouveau être prospère et que toute la population puisse voir l’avenir avec confiance il faut de nouveaux projets technologiques à la fois innovateurs et respectueux de l’environnement, et c’est aux ingénieurs de les proposer, les défendre et les réaliser.

‘’ ERRARE UMANUM EST, SED PERSEVERARE AUTUM DIABOLICUM’’

100,000 ingénieurs compétents pour pour les 100 ans de l’Ordre des ingénieurs du Québec en 2020 : C’est possible. Let’s Think Big!

 

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