Rio Tinto: Des pratiques d’affaires qui rabaissent l’ingénierie québécoise

Publié le: 28 mars 2016

Classé sous: Politique industrielle

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La porte-parole de Rio Tinto,  Xuân-Lan Vu, a annoncé le 24 mars 2016 aux médias régionaux une restructuration par laquelle cinq usines de sa division aluminium et le centre opérationnel seront fusionnés en une seule entité administrative qu’on nommera désormais aluminerie Saguenay-Lac-Saint-Jean. Plusieurs articles ont été publiés sur le sujet dont celui de Laura-Jessica Boudreault intitulé  »De gros changements chez Rio Tinto » dans Canoë.ca et celui de Johanne St-Pierre dans le Quotidien intitulé  »Rio Tinto regroupe ses usines ».

Mais est-ce vraiment celle-là la nouvelle ?

En lisant la couverture médiatique on ne peut que se poser la question à savoir si annoncer un regroupement administratif sans qu’une tonne d’aluminium de plus ne soit produite est vraiment ce qui est important, ou si le but de l’annonce n’était pas plutôt de cacher autre chose. Or, la porte-parole a tenu à rassurer les employés syndiqués à l’effet qu’aucun d’entre eux ne sera mis à pied, tout en n’excluant pas des mises à pied chez les cadres, dont vraisemblablement des ingénieurs. En effet, les ingénieurs à l’emploi de Rio Tinto ne sont pas syndiqués et sont donc tous vraisemblablement tous considérés des cadres, qu’ils aient des responsabilités décisionnelles et de supervision ou non.

Cependant, après le grand ménage qui vient d’être fait au siège social de l’entreprise à Montréal (environ 200 cadres mis à pied) il est improbable qu’il y ait encore d’autres mises à pied massives chez les cadres, du moins à court terme. Après tout un minimum d’expertise de haut niveau est toujours nécessaire,  à moins que l’intention à moyen terme ne soit carrément de fermer les usines, ce qui est néanmoins improbable car Rio Tinto a payé les usines de l’Alcan assez cher et veut vraisemblablement récupérer son investissement, en l’occurrence en les vendant les usines à un autre groupe.

Non, il y autre chose qui cloche, mais quoi ?

La restructuration de la sous-traitance ?

Ce n’est qu’en lisant plusieurs fois l’article paru dans Canoë que l’on finit par cerner où pourrait être caché le pot aux roses :

 »Cette restructuration aura également un impact pour les contrats accordés en sous-traitance. TVA Nouvelles révélait, mercredi, que le géant de l’aluminium réduit le nombre de compagnies d’ingénierie avec qui elle fait affaire.

Rio Tinto passe de cinq fournisseurs de services d’ingénieries à un seul, Adecco, qui a été choisi après un processus d’appel d’offres.

Les employés de ces sous-traitants ont été avisés du changement sur les lieux de travail.

Rio Tinto continuera de faire affaire avec d’autres firmes d’ingénierie, mais pour des mandats précis, ponctuels et spécifiques.

La compagnie étudiait un processus de rationalisation depuis un an afin de réduire ses coûts et de se donner plus de flexibilité. »

Un instant … Adecco n’est définitivement pas une firme de génie conseil ! En fait, elle est surtout connue comme une firme de placement temporaire. Qu’est qu’elle vient faire dans le portrait ?

Or, l’article mentionne bien que Rio Tinto a avisé les employés des sous-traitants sur le lieu du travail … vraisemblablement sans mettre leurs employeurs au courant préalablement. En joignant les points avec des lignes on ne peut que soupçonner que la stratégie de Rio Tinto serait de pousser les ingénieurs qui travaillent pour des petites firmes de génie-conseil à remettre leur démission et continuer à faire le même travail qu’auparavant pour Rio Tinto par le truchement d’un contrat avec Adecco.

Bien évidemment, dans le processus les ingénieurs affectés perdraient leur sécurité d’emploi, leur ancienneté, leurs avantages sociaux et possiblement aussi du revenu, car c’est cela que veut dire en langage clair  »réduire ses coûts » et  »se donner plus de flexibilité. »

La confirmation

Le soir du 25 mars un autre article intitulé  »Firmes d’ingénierie: des pertes d’emplois appréhendées » paraissait dans le Quotidien. L’article confirme en tout point les soupçons qui se dégageaient de l’article précédent et rapporte qu’Éloïse Harvey, vice-présidente du Groupe Ceger, actionnaire de  Cegertec WorleyParsons, dénonce l’attitude cavalière de Rio Tinto, dont Cegertec est sous-traitant.

Conséquences

Au delà de la morale, traiter ainsi des ingénieurs envoie un message négatif qui transcende Rio Tinto et la région du Saguenay. Si cela continue, à moyen terme le Québec se videra de ses ingénieurs.

En effet l’attitude méprisante de beaucoup d’entreprises multinationales toujours prêtes à quémander des facilitations, des subventions, des crédits d’impôts, des congés de taxes, des tarifs réduits pour l’électricité, tout en refusant d’assumer leurs responsabilités de bon citoyen corporatif fera que de moins en moins de jeunes envisageront d’investir quatre ou cinq ans de leur vie dans une formation d’ingénieur, et ceux qui le feront se déplaceront de plus en plus vers les grands centres, souvent en dehors du Québec, où il y aura un minimum de concurrence entre les entreprises pour que celles qui jouent ce genre de jeu soient pénalisées plutôt que récompensées par le marché.

Où sont les politiciens ?

Visiblement ils ne sont nulle part.

Le gouvernement a déjà annoncé qu’il ne s’en mêlera pas comme le démontre cette citation extraite de l’article qui a paru dans le Quotidien :

« L’industrie de l’aluminium traverse une période difficile et les entreprises doivent assurer leur compétitivité. En ce sens, le gouvernement pose des gestes concrets pour favoriser l’essor de cette industrie, notamment avec la Stratégie québécoise de développement de l’aluminium qui prévoit des mesures de 32,5 M$ sur trois ans. Il s’agit d’une décision d’entreprise afin qu’elle demeure compétitive et poursuive ses opérations avec les milliers d’emplois qui y sont rattachés. Nous assurons un suivi et nous sommes en contact régulièrement avec RT afin de l’accompagner ainsi que ses travailleurs », a fait savoir la ministre Anglade via sa directrice des communications, Jolyane Pronovost

Manifestement la ministre Anglade ne sait même pas ce que c’est qu’une politique industrielle ! On est vraiment dans de bonnes mains…

En ce qui a trait aux politiciens de l’opposition, il y en a qui  n’ont visiblement rien compris, et ce depuis longtemps.

Où est l’Association des firmes de génie-conseil (AFG) ?

Visiblement elle n’est nulle part non plus.

Pour une fois où les intérêts des ingénieurs à l’emploi de firmes de génie-conseil coïncide avec celui de leur employeur, ils auraient pu déchirer leur chemise sur la place publique ! Mais non, c’est le parfait silence radio.

Encore faut-il dire que les firmes en question sont petites et Rio Tinto est une grande multinationale susceptible de faire des affaires avec les membres de l’AFG qui contribuent le plus à son budget !

Et l’Ordre des ingénieurs du Québec (OIQ) ?

L’OIQ n’a pas de responsabilité pour cette situation, ni devrait-il intervenir, puisque sa mission est la protection du public, un point c’est tout.

Par contre, le fait que l’assurance responsabilité professionnelle et l’assurance médicaments demeurent hors de prix en raison de règlements absurdes introduits il y a quelques années, représentera probablement une tuile additionnelle pour les ingénieurs du Saguenay affectés par ces manœuvres de Rio Tinto, car ils devront vraisemblablement assumer dans l’avenir ces coûts additionnels à même leurs propres ressources, alors que leurs revenus baisseront.

Ce qui sera le plus enrageant pour eux sera que ces règlements auraient bien pu être changés au cours des deux dernières années, suite à  l’élection au conseil et ensuite l’accession à la présidence de personnes qui s’étaient clairement engagés à ce faire. Malheureusement, ces personnes ont depuis priorisé d’autres dossiers d’aucune importance objective.

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