Une manifestation d’ingénieurs…on croit rêver !

Publié le: 18 avril 2016

Classé sous: Editorial

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L’Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec, en négociation, multiplie présentement les moyens de pression et fait recours à des tactiques qui peuvent paraitre inhabituelles étant donné la tradition des ingénieurs à être identifiés auprès de la population bien plus comme des cols blancs que des cols bleus. Voici un extrait de l’article d’Annie Morin paru dans La Presse du 12 avril 2016 intitulé « Les ingénieurs dans la rue pour réclamer de meilleurs salaires »:

 »Les ingénieurs du gouvernement du Québec en ont ras le bol de voir se creuser l’écart salarial avec leurs collègues d’Hydro-Québec et du secteur privé, à l’heure où le ministère des Transports dit vouloir rebâtir son expertise. Au point où ils ont manifesté mardi, une première en quelques décennies. »

L’article se termine en mentionnant que d’autres moyens de pression, dont une grève de signature et une grève de sept heures, pourraient être exercés prochainement, alors que cette manifestation fait suite à d’autres moyens de pressions non-conventionnels déjà mis en œuvre et contestés par le gouvernement.

Les ingénieurs de la Ville de Montréal semblent plutôt faire recours à des méthodes plus traditionnelles (conciliation, mandat de grève, etc.) comme il appert de cet article de Katleen Levesque dans La Presse du 18 avril 2016 intitulé  »Montréal peine à engager des ingénieurs à cause des salaires », mais leur cas n’est pas moins sérieux.

Ces nouvelles remettent en avant de la scène le concept de professionnalisme des ingénieurs.

Professionnalisme et moyens de pression

Il est toujours fascinant d’entendre des grands patrons, qu’ils soient du secteur privé ou du secteur public, faire des grands discours à l’effet qu’un  »professionnel » ne peut faire valoir la qualité de son travail autrement que par la reconnaissance de ses supérieurs.

Dans la vraie vie ce n’est pas comme cela que ça fonctionne et ils le savent très bien : Chaque joueur essaie de contrôler les flux monétaires de façon à en donner le moins possible et en garder pour lui-même le plus possible, l’exercice consistant à être le plus en amont des flux monétaires que possible.

Par ailleurs, il en a qui, en étant en aval des flux monétaires, qu’ils soient légitimes ou illégitimes, cherchent des raccourcis pour récupérer ce qu’ils estiment être leur dû. Les cas de Luc Leclerc et de Gilles Surprenant sont les cas chez les ingénieurs qui viennent le plus rapidement à l’esprit, mais il y a probablement autant de cas chez d’autres professionnels. Il est donc important de souligner qu’il y a des moyens légaux pour ce faire et des moyens qui ne le sont pas. Plus important encore, il y a des moyens éthiques pour ce faire et d’autres  qui ne le sont pas. Ce qui est drôle, mais triste en même temps, est que ce qui est légal n’est pas nécessairement éthique et ce qui est éthique n’est pas nécessairement légal: Les lois ne reflètent pas nécessairement l’acceptabilité sociale de certaines pratiques, mais plutôt le rapport de forces entre  les différents groupes d’influence.

Dans ces conditions et en considerant comment le système fonctionne, tous ces discours sur le professionnalisme sont clairement intéressés et ne reposent sur aucune considération valable: On peut très bien faire un travail professionnel et exiger que l’on soit rémunéré comme il se doit, les deux choses n’étant pas incompatibles. Tant que l’on agit de façon éthique (par conviction) et de façon légale (par nécessité), on ne peut raisonnablement reprocher quoi que ce soit.

Des stratégie productives ou contre-productives ?

À date les moyens de pression des ingénieurs faisant partie de l’APIGQ sont tout à fait éthiques puisque la sécurité du public na jamais été menacée et aucun conflit d’intérêts réel ou apparent n’a  fait surface. Certes, la légalité de certains gestes passés a été contestée, mais tant qu’il n’y aura pas jugement définitif sur la question on ne peut légitimement se prononcer là-dessus.

Par contre, la question qui se pose n’est pas tant de savoir si un professionnel a le droit d’utiliser tous les moyens légaux et éthiques à sa disposition pour faire valoir sa contribution, mais plutôt de déterminer si certains moyens de pression sont productifs ou contreproductifs. Les retombées des audiences à la Commission Charbonneau, la positions des leaders d’opinion et la réaction de la population, déjà éprouvée par les coupes dans les programmes sociaux, sont en effet des paramètres à considérer pour évaluer l’efficacité des telles stratégies dans le contexte actuel.

Un bémol

Le fait d’utiliser comme argument principal la comparaison avec le traitement des ingénieurs d’Hydro-Quebec ou des ingénieurs du secteur privé, risque de donner l’impression d’une division et d’un manque de solidarité à l’intérieur de la profession. Étant donné que l’état est directement, ou indirectement par le parapublic, le premier employeur et le premier donneur d’ouvrage au Québec et que ses conditions se reflètent sur le statut de tous les ingénieurs, toute amélioration des conditions de tout groupe d’ingénieurs concerné, qu’il soit dans le secteur public ou dans le secteur privé, doit être considéré comme une bonne nouvelle.

En d’autres mots, l’argument de la parité sonne un peu comme le prêtre qui prêche pour sa paroisse dans la bouche des ingénieurs qui travaillent pour le gouvernement, alors que ce même argument serait autrement plus puissant si c’était plutôt les ingénieurs d’Hydro-Québec, des municipalités et du secteur privé qui unissaient leur voix pour exiger que les ingénieurs du gouvernement soient mieux traités. Bien évidemment, les dividendes de cette solidarité ne viendraient pas tout de suite, mais arriveraient avant ou après, alors que si chaque groupe continue à agir tout seul dans son coin, le gouvernement aura toujours le loisir de négocier serré avec ses ingénieurs et d’appliquer la politique du plus bas soumissionnaire, au grand détriment non seulement de tous les ingénieurs, mais de toute la société.

Enfin, ce n’est que de penser petit que de croire que le budget du gouvernement est comme une tarte immuableélargir une tranche se fait nécessairement au détriment de d’autres. Cette considération est d’ailleurs encore plus vraie pour les ingénieurs, car on parle ici des premiers créateurs de richesse de la société. Plus de technologie, plus d’infrastructures, plus de produits conçus ici engendre un agrandissement de la tarte considérable, alors que pour ce qui des activités de soutien, comme celles fournies par les comptables, de avocats ou des vendeurs, il est clair qu’elles ont un impact bien moindre sur la taille de la tarte.

Pour ce qui est des lobbyistes, des politiciens et des financiers, l’impact de leurs activités est souvent, sinon presque toujours, nuisible.

Le véritable scandale qui devrait être dénoncé

Au Québec, il y a une nouvelle catégorie socioprofessionnelle, autre que celles mentionnées ci-dessus, qui, au cours des dernières années s’est auto-invitée au banquet de la machine étatique : les médecins spécialistes.

En noyautant le monde de la politique, en ayant de leur coté le premier ministre Couillard et le ministre de la santé Barette, ils ont mis à fer et à feu la province pour dégager les fonds nécessaires pour que leurs collègues et protégés atteignent  » l’équité salariale » avec les médecins des autres provinces canadiennes, objectif atteint et largement dépassé.

Aujourd’hui, le salaire moyen d’un médecin québécois est de 331,000 $. Comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement se refuse de récupérer des sommes versées en trop aux médecins (plus de 400 millions de $)  et se refuse de sanctionner les médecins qui violent la loi. Les abus ont atteint un tel niveau que même certains médecins particulièrement intègres se sentent obligés de se désolidariser de ces gestes.

Que se passerait-il si les ingénieurs agissaient de la sorte ?

Il n’y a pas de doute que il y a aurait bien plus de leaders d’opinion qui crieraient au meurtre, et la chose ne durerait pas bien longtemps, et ce, non pas parce que il s’agit d’un comportement honteux, mais surtout parce qu’ils ne craindraient pas la réaction des ingénieurs, divisés comme ils sont.  Sans pour autant agir comme les médecins spécialistes, un peu plus de solidarité ne nuirait pas à la profession !

C’est la raison pour laquelle l’association se fera dans les prochains mois un devoir de tenter de rapprocher toutes les parties prenantes du monde du génie, à l’exception bien sûr des détenteurs du titre qui font du  »développement d’affaires douteux », pour pouvoir parler d’une voix commune sur autant de dossiers que possible.

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